Accueil | Plan du site | Catalogue | FAQ | Recherche | Bloc-notes | Infolettre | Contact | Points de vente | Objets dérivés | Appels à textes


Weird & Bizarre

Le Club des Sept Rêveurs

Voici quelques années, un document insolite a circulé durant quelques semaines sur la toile francophone. Comme c'est encore trop souvent le cas des documents de cette nature, sa provenance est restée inconnue et son authenticité, par conséquent, demeure fortement sujette à caution. Nous avons ainsi reçu à plusieurs reprises, de correspondants anonymes utilisant des messageries gratuites, la reproduction de la première de couverture d'un livre intitulé Le Club des Sept Rêveurs et dont l'auteur ne serait autre que l'écrivain fantastique américain Howard Phillips Lovecraft (1890-1937)! Le dernier de ces envois était accompagné d'un court message qui ne nous éclaire, à vrai dire, pas davantage...

Voici tout d'abord le contenu in extenso de ce dernier message, non signé:
 
To: <Undisclosed_Recipients>
Subject: Roman_inconnu_de_Lovecraft
Date: Thu, 15 Mar 2001 22:32:36 +0200
Message à tous les passionnés de Lovecraft. On a retrouvé récemment chez un bouquiniste parisien une copie d'un roman inconnu de Lovecraft, traduit en français ! Voici la couverture. On doit la traduction de ce roman à Gabriel Lautrec, correspondant de R.H. Barlow, qui le traduisit à la fin des années 1930. On trouvera bientôt le texte intégral de ce roman sur notre site, actuellement en cours de réalisation. Nous vous en donnerons l'adresse dans un prochain message.

Voici enfin l'image en question, telle que nous l'avons reçue:

Le Club des Sept Rêveurs

   Aucun autre message n'ayant été reçu depuis, nous n'en savons pas plus pour le moment ! Malgré toutes nos recherches sur le web, aucun site susceptible de correspondre à celui dont parle notre correspondant n'a pu être découvert. Quand à l'adresse de courrier électronique de l'expéditeur, elle a semble-t-il été désactivée peu de temps après l'envoi du message. Nous ne sommes pas autorisés à la reproduire pour une raison simple: étant désormais libre, elle est susceptible d'être adoptée par un nouvel utilisateur.

   Tentons néanmoins d'y voir plus clair.

- Il s'agit d'une image au format JPEG 32 bits en 72 points par pouce, de dimensions 533 x 350 pixels, compressée à 1:15. Le fichier ne comporte ni copyright, ni commentaire. Aux dires des infographistes à qui nous l'avons soumise, elle ne semble pas avoir subi de modifications particulières. On ne décèle pas, par exemple, de différence notable entre les valeurs des différentes nuances de couleur employées, comme ce pourrait être le cas avec une image retouchée. On peut toutefois s'étonner que ce livre ait été numérisé sans qu'on ait pris la peine d'ôter le papier cristal qui le recouvre. On peut imaginer qu'il s'agit là d'un artifice destiné à masquer d'éventuelles modifications de l'image, ou tout simplement à accréditer l'idée qu'il s'agit bel et bien d'un ouvrage provenant d'une bouquinerie, les bouquinistes ayant souvent l'habitude de recouvrir ainsi les ouvrages anciens et/ou fragiles.

- Le Club des Sept Rêveurs est, on le sait, le titre d'un roman -- ou d'une suite de nouvelles -- que Lovecraft projetait d'écrire au début des années 1920. Comme nous l'apprend S.T.Joshi dans sa biographie de Lovecraft: «En mars [...] il précise que "Une foule d'idées diverses me viennent en ce moment à l'esprit, notamment un roman horrifique qui s'intitulera Le Club des Sept Rêveurs". Jamais [poursuit S.T.Joshi] je n'ai pu trouver mention de cette oeuvre dans aucune autre lettre qu'il m'ait été donné de voir, et il est fort probable à mon sens que le roman en question n'ait même jamais été commencé. En fait, à cette époque Lovecraft n'était pas encore prêt à entreprendre la rédaction d'une oeuvre de longue haleine comme un roman. Nous ignorons absolument tout de cette oeuvre, mais il ne nous est peut-être pas interdit d'émettre à son propos quelques conjectures. Ainsi, il est fort probable que Lovecraft ait projeté, non pas un roman à proprement parler, mais une suite de nouvelles faisant intervenir différents narrateurs; les "sept rêveurs" dont il est question dans le titre. Si c'est le cas, nous avons-là un concept fort similaire à celui que Poe entendait mettre en oeuvre dans un projet intitulé Tales of the Folio Club. Dans la préface qu'il avait rédigée pour ce volume (préface publiée pour la première fois dans l'édition de 1902 des oeuvres de Poe réunies par James A. Harrison) Poe précise que le club en question se limitait à onze membres. On peut aussi supposer que Lovecraft s'est inspiré d'un ouvrage qu'il possédait dans sa bibliothèque: More Seven Club Tales (1900) de John Osborne Austin, où l'auteur décrit une série de faits étranges se produisant dans le Rhode Island. Chacune des sept histoires qui composent ce court volume est contée par un narrateur différent, et toutes ou presque ont pour cadre le Rhode Island du XVIIe s. Seules quelques unes d'entre elles appartiennent véritablement au domaine fantastique, et ce sont en fait des histoires de fantômes relativement inoffensives; mais Lovecraft a pu s'inspirer du mode de narration adopté par l'auteur."1
   Le projet de rédaction du Club des Sept Rêveurs intervenant au début des années 1920, il coïncide avec ce qu'il est convenu d'appeler la période «dunsanienne» de Lovecraft, période au cours de laquelle il écrivit plusieurs contes inspirés de la lecture des oeuvres de l'écrivain britannique Lord Dunsany. Il n'est donc pas interdit d'imaginer que les rêveurs en question ont un rapport avec les Contrées du Rêve décrites par Lovecraft à partir de cette même année 1920 dans «Les Chats d'Ulthar» (nouvelle datée du 15 juin) ou «Celephaïs» (début novembre 1920). On peut même supposer que l'un de ces narrateurs oniriques n'est autre que Randolph Carter, alter ego littéraire auquel Lovecraft avait donné vie en décembre de l'année précédente dans «Le Témoignage de Randolph Carter». Mais ce sont là pures spéculations puisque, encore une fois, aucune autre allusion que celle mentionnée plus haut par S.T.Joshi n'a jamais été découverte à ce propos dans les nombreux documents laissés par Lovecraft, y compris et surtout dans son abondante correspondance.
   Comment, dans ce cas, peut-on imaginer que cet ouvrage ait été traduit en français «à la fin des années 1930» comme le prétendent nos mystérieux correspondants?

- Le message que nous avons reçu semble indiquer que la traduction française de The Club of the Seven Dreamers aurait été faite à l'initiative de R.H. Barlow. Il s'agit à l'évidence de Robert Hayward Barlow (1918-1951), jeune correspondant de Lovecraft auquel ce dernier rendit visite à plusieurs reprises chez ses parents, en Floride, dans les années 1930. On sait que R.H. Barlow s'était offert à plusieurs reprises de taper à la machine les textes de Lovecraft, pour qui cet exercice paraissait des plus fastidieux. Lovecraft envoya notamment en 1932 à R.H. Barlow une série de textes inachevés ou inédits, dont «La Transition de Juan Romero» que Barlow s'empressa de retranscrire.2 Si The Club of the Seven Dreamers a jamais existé, il n'est pas absolument inconcevable qu'il ait fait partie de cet envoi. On ne peut pourtant s'empêcher de s'interroger: pourquoi ne trouve-t-on aucune mention de ce texte dans les scrupuleuses archives de Barlow? Dans un document manuscrit rédigé quelques mois avant sa mort et intitulé Instructions en cas de décès3 Lovecraft avait demandé à ce que ses manuscrits originaux reviennent à R.H. Barlow qu'il chargeait explicitement de prendre en charge ses affaires littéraires. N'ayant pas été rédigé en présence d'un juriste, ce document n'avait pourtant aucune valeur juridique et ne constituait pas davantage un codicille au testament que Lovecraft avait rédigé en 1911. Annie Gamwell, la tante de Lovecraft, eut néanmoins à coeur d'en suivre les instructions à la lettre et elle remit à R.H. Barlow de nombreux documents, dont la majorité des manuscrits originaux de Lovecraft. Du fait de ses nombreux déplacements professionnels à travers le continent,4 R.H. Barlow ne répondait que très épisodiquement aux nombreuses demandes qui lui étaient faites au sujet des manuscrits lovecraftiens, ce qui lui valut l'inimitié de nombre des anciens correspondants de Lovecraft. C'est pourtant à lui que nous devons de disposer aujourd'hui d'une somme de connaissances impressionnante sur la vie et l'oeuvre de Lovecraft: il fit rapidement don de l'ensemble des documents en sa possession à la bibliothèque John Hay de Providence -- où ils constituent aujourd'hui le fond Lovecraft -- et il incita fréquemment ses correspondants et amis à faire de même.
   On peut donc s'interroger: si Barlow a été en possession du manuscrit de The Club of the Seven Dreamers, pourquoi ne l'avoir pas déposé à la bibliothèque John Hay? Pourquoi n'avoir pas tenté de publier lui-même ce texte inédit, alors même qu'en 1938 il publiait chez The Futile Press un texte comparativement moins «urgent»: Notes & Commonplace Book (Le Livre de Raison5). On sait par ailleurs que August Derleth et Donald Wandrei qui, dès 1937, avaient entrepris eux-aussi d'éditer les textes de Lovecraft, n'ont jamais fait mention d'un manuscrit, ni même d'un brouillon, intitulé The Club of the Seven Dreamers. Mais la question la plus importante demeure celle-ci: pourquoi, alors même que Lovecraft était encore virtuellement inconnu dans son propre pays, R.H. Barlow aurait-il tenté de le faire publier en France? Et pourquoi choisir justement un texte inédit aux États-Unis?

- Le message de notre correspondant anonyme fait donc mention d'un traducteur nommé Gabriel Lautrec. Il pourrait s'agir de Gabriel de Lautrec (1867-1938). Figure marquante des lettres françaises du début du siècle, on lui doit notamment d'étonnants contes insolites recueillis dans La Vengeance du portrait ovale.6 Ce poète, critique, essayiste fut effectivement aussi traducteur. On sait par exemple qu'il traduisit Havelock Ellis, Alfred Levin, Mark Twain7 et Oscar Wilde8 . On lui doit encore une traduction du fameux roman de Matthew Phipps Shiel, Le Nuage Pourpre,9 qui n'est pas celle que publieront quelques décennies plus tard les éditions Denoël (celle de 1972 est due à Jean Gibet). Toutefois, Gabriel de Lautrec n'a pas toujours gardé un excellent souvenir de ses expériences de traducteur: certaines de ses traductions, travaux de commandes réalisés pour l'omniprésent Henry-D. Davray, parurent sous le seul nom de Davray. Il fait une très discrète allusion à ce genre de mésaventure dans ses mélancoliques Souvenirs des jours sans soucis10: «J'ai traduit également [...] deux volumes d'un célèbre romancier anglais. Mais l'entrepreneur qui m'avait confié ce travail, en un moment d'étourderie, a mis son nom, comme traducteur, à la place du mien.» Il a, de fait, relativement peu traduit, et semble avoir progressivement délaissé cette activité à partir des années 1910. Pour ces raisons, on imagine mal le vieil homme souffrant qu'il était devenu à la fin des années 1930, se lancer dans la traduction d'un auteur virtuellement inconnu en France à l'époque, alors même qu'il se trouvait plongé dans la rédaction de ses Souvenirs.11 Enfin, et c'est là sans doute le plus important, rien n'indique que R.H. Barlow et Gabriel de Lautrec soient jamais entrés en contact.
   La reproduction de la première de couverture du Club des Sept Rêveurs porte comme mention d'éditeur «Denoël et Steele». La fiche que lui consacre l'IMEC (Institut Mémoires de l'Édition Contemporaine) nous apprend que «cette maison fut fondée en 1930 par Bernard Steele et Robert Denoël. Par une série de prix littéraires, les années trente consacrèrent le talent de Robert Denoël, qui accueillit Aragon et Céline, Antonin Artaud et Nathalie Sarraute, entre autres... Il fut aussi l'un des premiers éditeurs à publier des textes psychanalytiques, notamment ceux d'Otto Rank et de Marie Bonaparte. Après la reprise des fonds des Éditions des Cahiers libres et des Éditions de la Connaissance, Bernard Steele se retira, en 1936, après la publication du premier pamphlet de Céline, Mea culpa. Durant l'Occupation, Denoël publia sous son enseigne ou à celle des Nouvelles Éditions françaises, divers ouvrages antisémites, dont Les Décombres (1942), de Lucien Rebatet. Acquitté au procès d'épuration, Robert Denoël fut assassiné en décembre 1945, dans des circonstances encore non élucidées. La maison déclina ensuite et fut finalement rachetée par Gallimard en 1951.»
   Le fond Denoël et Steele ne porte pas trace d'un Club des Sept Rêveurs. Même si cet ouvrage s'était mal vendu et était rapidement parti au pilon, il devrait logiquement être repris dans les archives de l'éditeur.
   Si on compare la couverture du Club des Sept Rêveurs avec celles des ouvrages publiés à la fin des années 1930 par ce même éditeur, on constate qu'elle est en tout point comparable -- tant en ce qui concerne la typographie que la couleur -- avec ce que Denoël et Steele pouvait produire à l'époque. Ces ouvrages de 12 x 19 cm, à couverture souple de 150 à 300 pages en moyenne, reliés en cahiers cousus, faisaient généralement l'objet d'un tirage hors commerce d'une dizaine d'exemplaires sur papier japon ou vergé, et d'un premier tirage courant numéroté de quelques milliers d'exemplaires. Denoël et Steele en confiait la réalisation à la Grande Imprimerie de Troyes, dans l'Aube, située au 130 de la rue Thiers12. Renseignements pris, la Grande Imprimerie de Troyes n'a jamais déposé auprès des services du Dépôt Légal d'ouvrage intitulé Le Club des Sept Rêveurs.13
   Enfin, les sources bibliographiques habituelles ne portent pas trace du Club des Sept Rêveurs. Nous l'avons vu, déjà, en ce qui concerne l'IMEC. Aucun ouvrage de ce titre n'a été déposé à la Bibliothèque Nationale de France par Denoël et Steele, par un autre éditeur, ou même par un particulier, que ce soit avant ou après 1930. Aux États-Unis, la même recherche menée à la Bibliothèque du Congrès et dans les principales bibliothèques universitaires, à commencer par la bibliothèque John Hay, sont tout aussi infructueuses. Nous avons même tenté de localiser d'éventuelles traductions dans d'autres langues comme l'espagnol, l'allemand ou l'italien. Sans succès aucun.

- Le Club des Sept Rêveurs demeure pour l'instant une énigme. S'il s'agit d'un canular, il faut reconnaître qu'il a été plutôt bien préparé: il nous a fallu plusieurs semaines pour recouper toutes les informations qui précèdent. S'il ne s'agit pas d'un canular...

Philippe Gindre
Notes

1 S.T.Joshi, H.P. Lovecraft: A Life, Necronomicon Press, 1996, p.233. [retour]
2 S.T.Joshi, H.P. Lovecraft: A Life, p.168. [retour]
3 S.T.Joshi, H.P. Lovecraft: A Life, p.633. [retour]
4 Linguiste spécialiste des langues amérindiennes, il deviendra en 1942 professeur d'anthropologie à l'université de Mexico. [retour]
5 Édition intégrale, Robert Laffont, 1991, p.1051. [retour]
6 Récemment réédité chez L'Esprit des Péninsules dans la collection l'Alambic. [retour]
7 Sur la suggestion de Marcel Schwob dont il avait fait la connaissance dans l'un des nombreux cafés du Quartier Latin que tous deux fréquentaient alors. [retour]
8 Qu'il rencontra à plusieurs reprises à Paris, dans un autre café proche de la Madeleine ! [retour]
9 In Je Sais Tout, 1911-1912. [retour]
10 Parus en pré-publication dans Le Courrier d'Épidaure en 1937 puis, l'année même de la mort de l'auteur, aux éditions de la Tournelle. [retour]
11 À propos de Gabriel de Lautrec, on pourra consulter: Xavier Legrand-Ferronière in Le Visage vert (n°1, 1995); Éric Dussert in Le Matricule des Anges (n°20, mai 1997) et préface à La Vengeance du portrait ovale (L'Esprit des Péninsules, coll. l'Alambic, 1997). [retour]
12 Aujourd'hui 130 rue du Général de Gaulle. [retour]
13 Précisons toutefois, et cette précision est d'importance, que les couvertures "Denoël et Steele" disparurent au cours du premier trimestre de l'année 1937, comme le souligne Henri Thyssens sur le site qu'il consacre à Robert Denoël. On consultera avec profit la page Enseignes diverses (où il est notamment question du Club des Sept Rêveurs) mais aussi l'ensemble du site, susceptible d'intéresser tout amateur de littérature soucieux d'approfondir ses connaissances sur une page parfois méconnue de l'histoire de l'édition française.

Retour à l'index de la rubrique Weird & Bizarre >>

^
PayPal Achetez nos livres sur ce site grâce à notre panier d'achat PayPal (paiement en ligne sécurisé).

Abonnez-nous à notre infolettre | Suivez-nous sur | Esperanto | English | Castellano | © 2017 La Clef d'Argent