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Dossier de presse

Cette page contient notre dossier de presse pour l'année 2017.
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Le sang des femmes - Patrice Dupuis

Sueurs Froides, 24 juillet 2017.

Le sang des femmes, recueil de Patrice Dupuis.

Comme pour les autres, le lecteur appréciera ici un goût pour l'étrange et le sens d'un fantastique peu commun, foncièrement différent de ce que l'amateur aura pu lire par ailleurs. D'ailleurs peut-on vraiment parler ici de fantastique? Nous laisserons cet épineux débat aux définisseurs professionnels les plus acharnés et nous contenterons de goûter trois longues et subtiles nouvelles pétries d'humanisme et, ce qui ne gâte rien, remarquablement écrites.
Absolument pas évidentes, ces nouvelles apportent malgré cette exigence constante un profond plaisir de lecture.
Toutes trois, davantage encore que de la condition féminine dont il est question en quatrième de couverture, traitent à leur façon de la thématique de la différence à travers de magnifiques portraits de femmes «à part». On songe au FREAKS magique de Tod Browning mais aussi aux écrits de Tiziano Sclavi, romancier (MOSTRI) et créateur inspiré de DYLAN DOG, un fumetto où les êtres différents trouvent toute leur place dans des histoires d'horreur toujours humaines et sensibles.
Au-delà d'un féminisme attendu, Dupuis évoque avec force, et de façon infiniment plus large, les drames de l'altérité.
Parfois violentes (l'assassinat d'une siamoise par sa propre soeur, à coup d'aiguille dans l'oeil, in LA SERRURE A SECRET), toujours belles et émouvantes, les nouvelles de Patrice Dupuis intéressent, possèdent parfois même un pouvoir de fascination intimement lié à des personnages de femmes uniques en leur genre, victimes de la vie ou des hommes (les soldats du LAZARET).
Les trois nouvelles réunies dans LE SANG DES FEMMES forment un tout avec des personnages récurrents et un lieu unique: une mystérieuse abbaye qui sert de dernier refuge aux femmes qu'une société injuste marginalise.
Certains pourront reprocher l'intellectualisme supposé des textes de Dupuis. Alors qu'il n'est ici question que d'intelligence et de sensibilité exacerbée. Bien sûr qu'il ne s'agit pas ici d'épouvante ou de littérature populaire, telle que nous avons la saine habitude de la défendre en ces pages. Il s'agit de toute autre chose et c'est très bien ainsi, aussi.
LE SANG DES FEMMES n'offre pas une vision classique du fantastique, et il peut surprendre l'amateur blasé qui croit avoir tout lu, tout vu.
Dans les domaines de l'étrange, rien n'est jamais plus faux qu'une certitude...

Patryck Ficini

La Peur - Maurice Level Sueurs Froides, 9 juillet 2017.

La Peur, recueil de Maurice Level.

Maurice Level fut, avec André de Lorde, autre tragédien du Grand-Guignol, l'un des Princes de la Terreur des années 1910-1920. Outre leurs pièces de théatre pour ce qui fut l'ancêtre français du gore, tous deux écrivirent nombre de nouvelles appartenant au genre. Conte cruel, macabre, fantastique parfois (pas souvent, pour Level, en ce qui concerne ce dernier point), tout était bon pour faire frémir d'épouvante le lecteur d'alors.
Au Grand-Guignol, l'excellent Level créa les chefs d'Ïuvre SOUS LA LUMIERE ROUGE et LE BAISER DANS LA NUIT.
À partir des 1500 (!) nouvelles qu'il rédigea pour des revues, furent composés des recueils plus spécifiquement noirs comme LES PORTES DE L'ENFER ou LES OISEAUX DE NUIT, prochainement réédité au Visage Vert.
Après TRAINS DE CAUCHEMAR, La Clef d'Argent s'associe une nouvelle fois avec les Aventuriers de l'Art Perdu, pour republier des nouvelles oubliées de Maurice Level. Les Aventuriers De l'Art Perdu, c'était les fanzines NUITS BLANCHES et BOUDOIR DES GORGONES..., que du bon, à se procurer autant que faire se peut !
LA PEUR propose donc 10 nouvelles sur quelques 116 pages. 116 pages de pur plaisir pour qui apprécie le charme suranné du cauchemar à l'ancienne.
Son élégance impitoyable, aussi.
L'élégance du verbe, bien sûr, mais aussiparfois celle des sujets eux-mêmes.
Level n'aimait rien tant que se jouer des modernités technologiques de son époque: l'ascenseur dans le magistral AVEUGLE, à la chute sanglante à souhait, le dirigeable dans A NEUF MILLE SEPT CENT METRES, encore plus gore (les effets hémorragiques de l'altitude), mais aussi l'art photographique dans la bien nommée PHOTOGRAPHIE, angoissante au possible. ON et BABEL sont deux textes appartenant au Merveilleux Scientifique cher à Maurice Renard... même si la première a tout d'une géniale histoire de maison hantée ! BABEL, aussi remarquablement écrite que les autres, déçoit un peu malgré le postulat délirantde son idée de base. C'est sans doute le texte le moins convaincant avec l'épouvante ferroviaire trop banale de LA PEUR qui donne son titre au recueil.
Maurice Level maîtrisait pleinement l'art de la chute, tel un Robert Bloch ou un Fredric Brown ante litteram, et il serait délicat, voire indécent d'en dire davantage au risque de par trop déflorer celles-ci...
Level n'hésite pas à reprendre un thème classique du Grand-Guignol dans certaines des ses nouvelles: celui de la vengeance mortelle d'un mari trompé. Il en va ainsi de L'ALLEE et de LA BONNE MERE, des plus cruelles.
Pour conclure citons encore LE TIGRE DU MAJOR ATKINSON, qui mélange ghost story et récit à la Emilio Salgari (le génial papa de SANDOKAN), avec son tigre mangeur d'hommes, un peu comme dans LA STATUA DI VISNU et sans doute comme dans d'autres récits exotiques du même genre.
LA PEUR est un très bon recueil, notamment par la qualité des notes écrites par l'anthologiste Philippe Gontier, qui sont absolument passionnantes.
LA PEUR répondra par sa qualité à la question suivante: à quoi bon se tourner vers les horreurs de la littérature passée, en 2017? N'y aurait-il pas forcément mieux aujourd'hui? Que l'on se méfie une fois de plus des fausses évidences!
Lisons Level pour comprendre ce qui vient d'être dit...

Patryck Ficini

La nuit de la Vouivre - Jean-Pierre Favard Sueurs Froides, 8 juillet 2017.

La nuit de la Vouivre, roman de Jean-Pierre Favard.

Une jeune fille se perd dans la nuit, après une soirée qui a mal tourné. Ses copains, des gendarmes et un videur se lancent à sa recherche, tandis que des voyous de bas étage et une créature infernale rôdent dans les ténèbres comme autant de dangers potentiels... Une histoire d'amour se noue entre une gendarme et le videur au milieu du sang et des larmes.
LA NUIT DE LA VOUIVRE de Jean-Pierre Favard est un assez long roman (330 pages) au sujet fort: celui de la Vouivre, cette femme-serpent gardienne d'un trésor (selon certaines légendes, de Franche-Comté ou d'ailleurs). Ce, après LA VOUIVRE de Marcel Aymé et LA GUIVRE de Marc Agapit.
A ce sujet issu des traditions et du folklore, Favard, qui n'en est pas à son coup d'essai à la Clef d'Argent, apporte une écriture et une structure résolument modernes.
LA NUIT DE LA VOUIVRE est ainsi porté par un style dynamique dont on regrettera juste le côté un peu saccadé, haché, la faute à des phrases souvent très courtes qui peuvent fatiguer un peu à la longue. Favard nous avait habitué lors de ses précédents travaux à une écriture plus fluide, et donc plus agréable et moins sèche.
Que l'on n'imagine pas pour autant que l'on peine à entrer dans ce roman! Si les chapitres sont longs, ils sont subdivisés en une multitude de courts passages qui illustrent les actions en parallèle des différents personnages en proie à cette nuit infernale. D'où une impression de rythme endiablé. Ce montage ultra rapide, pour employer un terme cinématographique, évoque les thrillers littéraires les plus animés ou les films les plus nerveux.
Si le fantastique pur, à travers l'apparition de la créature qui donne son titre à cette Ïuvre, tarde à venir, les péripéties des héros malgré eux intéressent suffisamment pour faire patienter le lecteur... jusqu'à un certain point, car Favard tire un peu trop sur la corde il faut bien l'avouer. Bien sûr, certains personnages plaisent plus que d'autres: le gendarme obsédé par la créature tel Achab face à Moby Dick (citée dans le texte) est très fort, les jeunes perdus au milieu d'un récit qui ne les concerne à priori pas, déjà moins. De même, l'idée d'une sous-intrigue purement policière avec son lot de trafiquants et de flingueurs à la petite semaine ne convainc pas entièrement. Car elle prend quand même beaucoup de place eu égard à sa réelle importance dans ce qui fait le sel de ce roman d'horreur: le monstre et sa légende. Quand la Vouivre apparait enfin, à soixante pages de la fin, certains lecteurs (ce fut notre cas) seront quand même un peu fatigués d'attendre... Fort heureusement, Jean-Pierre Favard a suffisamment de métier pour rendre le final emballant de violence gore et de fantastique pur.
Il est évident à la lecture que l'auteur a pris beaucoup de plaisir à écrire LA NUIT DE LA VOUIVRE. Un plaisir que devraient éprouver, malgré nos quelques réserves, les lecteurs fidèles de la Clef d'Argent, dont les choix sont généralement un gage de qualité. Une Clef d'Argent où Jean-Pierre Favard est de plus en plus présent, sous la casquette de directeur de collection (l'excellente et bien nommée LoKhale, déjà riche de 4 titres) comme sous celle d'écrivain. On ne s'en plaindra pas!

Patryck Ficini

La nuit de la Vouivre - Jean-Pierre Favard Encres Vagabondes, 3 juillet 2017.

La nuit de la Vouivre, roman de Jean-Pierre Favard.

Les classiques le savaient bien: la concentration de l'action favorise la tension dramatique. Jean-Pierre Favard semble s'être souvenu de leurs leçons en composant cette Nuit de la Vouivre que caractérisent unité de temps et unité de lieu. Unité de temps: les événements occupent environ trente-six heures, d'une nuit à l'autre. Unité de lieu: l'essentiel se passe dans un bourg perdu du Morvan et ses environs forestiers. Tout commence par un «cri abominable», inhumain, hors-nature, qui engendre aussitôt la terreur et réveille les pires souvenirs des anciens, car c'est le cri qu'ils ont entendu vingt ans plus tôt lorsque la Vouivre, qu'on appelle aussi la Nageuse, a mené sa première attaque et multiplié les victimes. La jeune génération ne croit pas à son existence, mais ceux qui sont assez vieux pour l'avoir connue se rappellent la «peur primale, absolue» que suscite cette créature dont la rencontre a coûté à beaucoup la vie ou la raison.
Existe-t-il vraiment, ce dragon femelle issu du folklore, ce gigantesque serpent ailé qui porte une escarboucle sur le front? C'est la question que le lecteur se pose au fil des pages, en suivant simultanément les aventures d'une dizaine de personnages grâce à un découpage quasi-cinématographique qui nous fait passer de l'un à l'autre au fil de brèves séquences toujours interrompues au moment où la tension est la plus palpable. L'auteur entretient ainsi un suspense sans faille, jusqu'à la confrontation finale où toutes les interrogations trouveront leur réponse. On a beaucoup dit que le fantastique reposait sur une ambiguïté jusqu'au bout maintenue entre réalisme et surnaturel. Jean-Pierre Favard fait le choix inverse en optant pour un surnaturel explicite où l'humain peut se métamorphoser en monstre innommable mais minutieusement décrit: «Jamais de toute son existence il n'avait vu pareille monstruosité de si près. Son corps, disproportionné, était en partie recouvert d'écailles luisantes, suintantes, putrides. (É)Les pattes étaient terminées par des pieds dont les orteils étaient déformés par des griffes épaisses. La mâchoire laissait apparaître une rangée de dents effilées et tranchantes. (É) Sa langue, recouverte de minuscules pics, jaillissait de ses lèvres entrecloses à la manière de celle d'un serpent.» Pareil parti pris peut être dangereux, car la moindre faute de ton risque de faire sombrer le texte dans le Grand-Guignol et de détruire la suspension d'incrédulité du lecteur. Mais Jean-Pierre Favart gagne son pari: diaboliquement manipulé, mis en condition par la montée implacable du suspense, ce lecteur n'échappe pas une seconde à la fascination horrifiée qui culmine à la fin du roman.
Il faudrait dire aussi un mot de l'épaisseur humaine de personnages fortement individualisés dont le sort nous intéresserait moins s'il s'agissait de pantins interchangeables. Or le livre tient en haleine jusqu'à la dernière page. Sa grande maîtrise narrative est au service d'un vrai tempérament de romancier.

Sylvie Huguet

L'Ordre de la Mort - Édouard Ganche

Sueurs Froides, 29 juin 2017.

L'Ordre de la Mort, recueil d'Édouard Ganche.

L'ORDRE DE LA MORT regroupe des nouvelles publiées en revue au début du vingtième siècle par l'auteur d'un véritable chef d'oeuvre: LE LIVRE DE LA MORT, l'immense Edouard Ganche. La Clef d'Argent, qui avait réédité l'oeuvre majeure de Ganche en 2012, dans une version définitive, fait ici une nouvelle fois oeuvre utile.
En effet, lelecteur avide de sensations macabres qui tourne la dernière page du LIVRE DE LA MORT, n'a qu'une envie: en lire plus, connaître d'autre contes de la plume de l'étonnant Edouard Ganche, tant ce recueil fait l'effet d'un enterrement de première classe.
Soyons clairs, L'ORDRE DE LA MORT, aussi intéressant et remarquablement écrit soit-il, s'avère nettement moins fort dans son ensemble que le LIVRE DE LA MORT, décidément unique.
Des textes sont d'un intérêt un peu anecdotique (notamment lorsque Ganche s'essaie avec un certain talent à l'exercice littéraire du portrait), alors que d'autres nous replongent heureusement dans l'ambiance puissamment délétère et morbide du LIVRE DE LA MORT.
Parmi ces derniers, citons le génial OLGA DIMITROFF, sensuel autant que malsain (le corps d'une femme mutilée, objet de fascination/répulsion - on est proche de l'Ero Guro d'un Edogawa Ranpo) ou LE GENIE DU MAL dont le titre en dit long sur la vision qu'avait Ganche des motivations profondes de certains médecins (carrière qu'il fallit d'ailleurs embrasser, à l'image de son père). L'ORDRE DE LA MORT, fantastique comme une nouvelle d'Edgar Poe, CHIENS... À LA CUREE (où un homme fait l'amour devant le cercueil de sa mère, préalablement assassinée par ses soins !) et L'OPEREE apportent des émotions comparables à celles qui étaient véhiculées par LE LIVRE DE LA MORT et ne devraient donc pas décevoir l'admirateur sincère de Edouard Ganche.
Des textes comme le très joli GRAND AMI, sur la mort d'une enfant, ou LES MISÉRABLES, à l'issue tragique et terriblement réaliste, sont emplis de la passion troublante de Ganche pour les choses de la mort. Sous sa plume inspirée, le conte cruel (et émouvant, bien souvent) rejoint le macabre le plus noir, le naturalisme (LES MISÉRABLES, toujours) se joint au nécromantisme le plus pur pour entraîner le lecteur incrédule vers un univers unique et torturé par l'appréhension du devenir humain, ultime et irrémédiable.
Il en va ainsi de même pour la MORT DU MEDECIN, autobiographique en grande partie (les souvenirs liés à son père) mais au final incroyablement noir et violent.
Ganche reste à lire aujourd'hui pour l'admirable maîtrise de la langue qui était la sienne (un régal pour les nostalgiques cultivés puisqu'on n'écrit plus ainsi aujourd'hui), mais aussi et avant tout pour le contenu de ses textes les plus sombres, qui achèvent d'en rendre la lecture incomparable.
"Et je vis maintenant dans l'ombre de la mort." (p.76)

Patryck Ficini

La Peur - Maurice Level Obsküre Magazine, juin 2017.

La Peur, recueil de Maurice Level.

C'est dans sa collection Terreurs Anciennes que La Clef d'Argent, fameux éditeur de l'imaginaire, publie [NB : en coédition avec Les Aventuriers de l'Art Perdu] La Peur: un recueil de contes cruels, fantastiques et terrifiants signés du journaliste et dramaturge Maurice Level, qui a sévi à cheval sur les XIXe et XXe siècles.
N'ayez crainte, c'est de la belle ouvrage: un volume de 120 pages élégamment présenté -- comme toujours chez cet éditeur -- et dont vous pourrez trouver un descriptif détaillé ici.
La Peur regroupe pas moins d'une dizaine d'historiettes. Parmi elles: L'Aveugle, Le Fou, ou encore Babel, collection augmentée d'une bibliographie établie par Jean-Luc Buard et d'une rétrospective analytique intitulée Maurice Level vu par ses contemporains.

Emmanuël Hennequin

La nuit de la Vouivre - Jean-Pierre Favard

Yozone, 31 mai 2017.

La nuit de la Vouivre, roman de Jean-Pierre Favard.

Fait pas bon traîner de nuit dans le Morvan...
C'était un soir, tard, ordinaire dans un petit village du Morvan. Gérard, le patron du bistro, ferme après avoir mis dehors le pilier de bar local, Jean-Grégoire, et la bande de jeunes plein d'hormones qui va finir la nuit à L'Hacienda, la boite du coin.
Gérard parle à son berger allemand, Heinrich. Il est pas méchant, pas facho, enfin pas trop, et il aime bien donner des prénoms allemands à ses chiens.
Jean-Grégoire, ex-conseiller municipal, bien cuit comme souvent depuis quelques années, arrive après force circonvolutions jusqu'à la porte de chez lui, derrière laquelle l'attend, inquiète, Marie.
Les jeunes s'amusent (un peu) dans la boite ringarde. L'alcool aidant, Léon se fait un peut trop entreprenant avec Mona. Elle s'esquive et va prendre l'air dehors.
Mais un cri, terrifiant, déchire la nuit. Un frisson parcourt toutes les échines. Et les anciens le reconnaissent: c'est le cri de la Vouivre... Et ils repartent vingt ans en arrière, à la première apparition de la Bête, les battues, les morts...
A L'Hacienda, la panique est contrôlée, Marvin le vigile verrouillant les portes en attendant l'arrivée de la gendarmerie. Ce qui ne fait pas trop les affaires de Mario et Tony, deux petits truands parisiens qui descendent dans le Sud à bord d'un vieux van pourri, et qui cherchent à se faire discrets...
Arrive alors la maréchaussée, représentée par le maréchal des logis-chef Anguenin, le brigadier Fougerolles (Amandine de son prénom) et le gendarme Maturin, aussi subtil que son patronyme le laisse présager. Anguenin est un vieux de la vieille, il était là, la première fois que la Vouivre a terrorisé les environs... Il n'a pas oublié... Pire, il a creusé lorsqu'on lui conseillait de classer l'affaire. Cela lui a coûté sa carrière, mais aujourd'hui ses connaissances pourraient sauver du monde...
D'abord, il faut retrouver l'adolescente. Faire venir la brigade cynophile de Nevers, pour ne pas avancer à l'aveugle dans cette nuit glacée où rôde le monstre... Et prévenir toute panique. En bouclant l'Hacienda.
Cela ne fait les affaires ni d'Elno, qui ne veut pas laisser Mona tout seule, ni Mario et Tony, qui répugnent à laisser un chien renifler leur van...
Il ne s'en cache pas, et on l'a encore vu dans «Chemin de Fer et de Mort», Jean-Pierre Favard est un disciple littéraire de Stephen King. Et il fait ici encore honneur au maître de Bangor. Le Morvan vaut bien le Maine (du coup, vous avez encore moins envie de visiter le Morvan, surtout de nuit).
Son histoire tient en à peine plus de 24 heures, et nous tient en haleine jusqu'à la dernière page. Favard met en scène une petite communauté, donnant corps à chacun des protagonistes, nous les rendant intimes au point que nous tremblons à leur côté. Par une judicieuse ronde des points de vue narratifs, chacun nous apportera sa vision, parcellaire, des événements. Anguenin ne se départira certes jamais de son uniforme (ni de son grade) mais, pivot de cette histoire, il s'éloignera bien vite de l'archétype du vieux gendarme de campagne. Le brigadier Fougerolles suivra la trajectoire inverse, en se dépouillant de ses atours bleus pour davantage gagner en féminité, en humanité.
L'auteur ne néglige personne, si bien qu'au fil des heures, nous voyons certains personnages sortir d'une ombre de second plan où nous les croyions cantonnés, prendre une autre dimension, démonter les clichés et no a priori initialement esquissés.
C'est une sale nuit, une nuit où se télescopent les drames, par une fatalité malheureuse et ordinaire d'une nuit de fièvre et de stress. Une nuit qui aurait été calme si un cri, terrifiant, n'avait pas réveillé le passé et des peurs ataviques, et déclenché une inexorable mécanique, accroissant les probabilités de changer le mal en pire. L'imperfection de chacun, voire leur propension à faire des choix discutables, dictés par l'urgence, en devient souvent comique. Pour qui n'y prend pas part, «La Nuit de la Vouivre» recèle bien, indispensable soupape, des instants fugaces d'humour, du sourire furtif à de francs éclats de rire (notamment concernant la cargaison des deux bras cassés Tony et Mario). Quelques lueurs viennent aussi trancher dans la noirceur ambiante, la vie et les prémices d'un amour naissant tranchent avec la mort qui rôde et frappe.
Loin des sections d'assaut suréquipées des séries télévisées, c'est un commando paysan, rural, local, mené par Anguenin, qui s'en va traquer la bête, mettre fin à cette folie dont il a, pièce par pièce, sous nos yeux, reconstitué un puzzle où s'emboîtent mythes antiques et considérations très contemporaines (que je tairai évidemment), une intrigue extrêmement logique et bien trouvé, marque des grands romans du genre.
Je ne suis pas très fantastique, car c'est un genre qui demande un juste équilibrage pour ne pas dépasser notre fameux «seuil d'incrédulité». La production actuelle pousse parfois le vice à nous imposer une situation initiale tellement incongrue qu'on doit mettre en veilleuse notre sens critique dès le chapitre 2.
Et puis il y a les bons auteurs, qui amènent lentement les choses, ne montrent rien, que des choses fugitives, qui nous laissent croire, des pages durant, à l'hallucination collective, à l'autosuggestion, qui vous font douter de votre propre impartialité de lecteur quand vous voulez y voir du fantastique alors qu'il n'y en a pas, ou l'inverse... Des auteurs qui greffent plusieurs lignes narratives, les percutent adroitement, au point qu'on sent venir venir l'inéluctable impact et ses conséquences, mais qu'on veut croire qu'il sera possible, au dernier moment, d'un rien, de l'éviter... Que si on y croit assez fort, cela peut marcher. (Et là, une main - celle de la Faucheuse? De G.R.R. Martin? - s'abat sur votre épaule et ricane. Sans pitié aucune.)
Il y a Stephen King. Il y a Jean-Pierre Favard. Il y en a d'autres. Mais ces deux-là sont des valeurs sûres. Et pour lire le second depuis quelques années, quand je vois le chemin parcouru depuis «L'Asch Mezareph» (qui m'avait laissé sceptique), je me dis que le premier peut sereinement prendre sa retraite, la relève est assurée.

Nicolas Soffray

D'une nuit sur l'autre - Jean-Pierre Andrevon

Les lectures de l'oncle Paul, 21 mai 2017.

Point final, recueil de Sylvie Huguet.

Ayant déjà assez glosé lors de précédentes chroniques sur les bienfaits procurés par la lecture de nouvelles, je ne reviendrai donc pas dessus, mais me contenterai de vous présenter un nouveau recueil dû à la plume de Sylvie Huguet qui joue aussi bien sur la dérision que l'ironie.
Oh non, vous n'allez pas vous esclaffer, seulement sourire et surtout réfléchir, car de nombreux textes nous renvoient à ce qui nous rassemble, la lecture, et ce qui tourne autour du livre et de l'écrit en général.
L'écrit qui devient le vecteur prônant le droit à la différence, et conduit à des situations absurdes, abracadabrantesques, amenant à imposer sa différence, focalisant des idées, des pensées, confinant à des déclarations qui sont plus ambigües et délétères que ce qu'elles devaient dénoncer à l'origine. Le droit à la différence qui peut tout aussi bien être morale que physique.
Et si l'écrit ne suffit pas, les paroles, des avocats parfois, viennent contrebalancer le pouvoir des mots en s'insinuant dans des approximations et des failles juridiques.
Parcourons quelque peu les textes de Sylvie Huguet et arrêtons-nous sur quelques exemples afin de démontrer ce qui a été écrit ci-dessus.
Dans L'Imprévu, deux hommes, deux écrivains, à la vision de leur art totalement différente, s'opposent cordialement. L'un est prolifique et ses succès ne se comptent plus tandis que l'autre est plus effacé, ne rédigeant parfois qu'une ligne par jour et naturellement ses rares ouvrages sont plus confidentiels. Pourtant ils sont d'accord pour dénigrer une partie de leurs confrères ou consÏurs, notamment Betty Mariland, connue pour ses voiles froufroutants de mousseline rose, stigmatisant sa production littéraire sentimentale jugée d'une sottise abyssale.
Epreuves met en scène une romancière qui vient de terminer un manuscrit, mais pour que celui-ci soit accepté elle doit corriger les épreuves, quatre fois de suite. A Graphipolis, les Ecrivains détiennent le pouvoir, et le premier devoir de l'Etat est de préserver et d'illustrer la Langue. Seulement se relire, corriger, traquer les fautes d'orthographe, de syntaxe, de vocabulaire, une fois ça va, mais quatre cela devient un pensum, une punition, un calvaire.
Lettre à Voltaire est une épître écrite au philosophe par un agnostique à la fin du XXIe siècle. Les religions monothéistes ont pris l'ascendant sur le droit de ne pas se conformer à une religion ou une autre, la séparation de l'Etat et de l'Eglise ayant été abolie. Et pour vivre, le rédacteur de cette lettre avoue avoir trompé l'Etat en créant une nouvelle religion basée sur le culte d'Apis. Et on ne manquera pas de mettre des noms sur des ministres revendiquer publiquement une foi qu'ils auraient dû garder en leur particulier, s'ils avaient fait leur devoir.
Dans Morte, nous entrons dans ce droit à la différence légalisé. Et ayant opté pour le droit au suicide, est-il possible de revenir sur sa décision?
De même dans Criminel, le narrateur avoue avoir refusé son pourvoi, d'avoir transformé son procès en tribune, d'avoir scandalisé tout le monde, et d'avoir aggravé son cas au point de le rendre indéfendable. Mais qu'est-ce qui motivait cette posture?
Dans La Cérémonie, là encore il s'agit de la mort, dans une mise en scène particulière.
Dans ce droit à la différence, le physique importe beaucoup, et Le crime de Ronsard peut nous renvoyer à une situation familiale et politique actuelle, mais qui démontre que lorsque l'on veut dénoncer certains abus, la façon de procéder est plus nuisible que le but recherché. Dans ce texte nous assistons à une séance de mannequinat, mais l'auteure se repose sur une étude de l'HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l'Egalité) et qui mettait en exergue un poème de Ronsard, jetant justement un regard discriminatoire sur un texte et une façon de l'interpréter fallacieuse. Déjà refuser de reconnaître le statut de personnes âgées en les gratifiant de Senior alors qu'en toute logique on devrait parler de Vétérans, comme dans les compétitions sportives, est une forme de discrimination jugée politiquement correcte.
Le handicap physique est aussi abordé dans Le Peuple sourd. Des parents sourds bénéficient de certains avantages, par exemple ne pas subir les éclats de voix des voisins, les bruits de radios dont le volume est poussé au maximum, les pétarades des motos et des voitures. Mais pour autant, tout le monde doit-il devenir sourd pour bénéficier d'un avantage silencieux?
Dix-neuf textes dans lesquels Sylvie Huguet transpose son regard vif, acéré, caustique, voire corrosif mais toutefois tout en retenue, afin de dénoncer quelques aberrations dont inconsciemment nous sommes victimes. Bien sûr, comme pour le chercheur qui dans son laboratoire examine au microscope une culture microbienne peut prendre une importance visible, Sylvie grossit les traits, les dysfonctionnements, mais n'est-ce pas le meilleur moyen pour que le lecteur en prenne conscience?

Paul Maugendre

D'une nuit sur l'autre - Jean-Pierre Andrevon Encres Vagabondes, 15 mai 2017.

Point final, recueil de Sylvie Huguet.

Ce recueil de textes courts (dix-neuf nouvelles de trois à dix pages) nous amène à regarder notre société avec un regard décalé et critique. Maniant avec talent l'humour et l'hyperbole, l'auteure nous pousse à considérer le monde qui nous entoure avec un peu plus de discernement. Dans le registre de la critique sociale, morale et religieuse des Lettres persanes de Montesquieu ou des contes philosophiques de Voltaire, nous avons parfois l'occasion peu banale mais très enrichissante de voyager dans le temps, jusqu'en 4050, ou dans l'espace, sur des planètes comme Vénus ou dans des cités comme Graphipolis, où nos comportements actuels sont observés à grande distance.

Le second degré de la plupart des textes pousse des raisonnements à l'extrême, parfois jusqu'à l'absurde, pour nous faire réfléchir sur les limites de certains principes auxquels nous sommes très attachés comme la liberté ou l'égalité. Ainsi, dans une société où le suicide est interdit, un homme qui a tenté de mettre fin à ses jours est condamné à mort. Ailleurs, un avocat défend des parents sourds qui ont crevé les tympans de leur enfant entendant et conclut ainsi sa plaidoirie: «Je vous demande donc de les acquitter au nom de ce respect des cultures minoritaires qui est l'une des valeurs fondamentales de notre société».

L'enseignement est un domaine présent dans plusieurs textes.
Un étudiant qui a échoué au bac peut attaquer l'état et son avocat est sûr de sa victoire: «J'aurai beau jeu d'objecter à la défense que la notion de mérite est obsolète, inégalitaire et discriminatoire. Le juge me suivra, j'en suis sûr. Voilà un jeune homme qui a été scolarisé seize ans dans un système dont l'ambition proclamée est d'assurer la réussite de tous, dans la diversité et le respect des différences, comme l'affirment les textes officiels. Aux termes de la Constitution, cet objectif relève à la fois de la justice sociale et de l'obligation de résultat. Or, mon client a échoué au baccalauréat en dépit de ses trois tentatives. L'État a donc failli en ce qui le concerne.»
Une agrégée de Lettres n'a plus aucun plaisir à enseigner dans une société où l'étude de la «communication moderne» a remplacé celle du français. Même sa reconversion est devenue compliquée: «Il y a quelques années, j'aurais pu offrir mes services à des éditeurs pour corriger la syntaxe et l'orthographe de leurs écrivains maison. Mais on a banni par décret syntaxe et orthographe parce qu'elles étaient discriminatoires. C'est un débouché que je n'ai plus.» Heureusement, elle trouve beaucoup de plaisir dans son nouvel emploi que je vous laisse découvrir...
Une mère d'élève est convoquée par le principal du collège parce que son fils a des résultats trop brillants. Heureusement, «il n'est jamais trop tard pour corriger les effets d'une éducation élitiste, et nous saurons convertir votre fils aux valeurs de la démocratie.»

Un autre thème qui revient dans plusieurs nouvelles est celui de la montée en puissance de la religion et même l'instauration de son caractère obligatoire.
Un étudiant obligé de préciser quelle est sa religion trouve amusant d'en inventer une sans imaginer une seconde qu'elle puisse rencontrer un aussi grand succès.
Un homme qui vent défendre un ami est contraint de prêter serment et se retrouve lui-même en difficulté en avouant qu'il ne reconnaît aucun livre comme sacré. Une faute impardonnable !
Un enseignant qui s'opposait aux thèses créationnistes est obligé de se cacher parce qu'il a sous-estimé l'irrésistible progression des forces obscurantistes. «De fait, les biologistes ont été récemment sommés, sous peine de révocation, de respecter la lettre du Livre en professant que la création du monde tel que nous le connaissons s'est déroulée en sept jours. Un seul décret du Guide a mis la science hors-la-loi.»

D'autres sujets encore, comme le féminisme, la maternité, les rapports entre les hommes et les femmes, entre les jeunes et les vieux, la place de la culture et du livre dans la société, sont autant d'occasions pour l'auteure de mettre en oeuvre son humour noir et de nous prévenir contre des tendances dangereuses que nous laissons se développer par manque de vigilance.

Bien sûr, la cause animale n'est pas oubliée. Déjà présente dans la plupart de ses livres précédents (des romans comme L'appel du lointain ou des recueils de nouvelles comme Le passage notamment), la défense des animaux, qu'ils soient sauvages ou domestiques, est au coeur de plusieurs des textes regroupés ici. La disparition de certaines espèces au fil des siècles est épinglée dès la première nouvelle. «On ne comptait plus alors sur la planète que cent cinquante éléphants d'Afrique, deux cents tigres et cinquante guépards. Le loup, le jaguar, la girafe avaient disparu avec tant d'autres, mais dans une société qui érigeait sa propre reproduction en fin suprême, s'en inquiéter était devenu politiquement incorrect.» Et dans la dernière nouvelle, qui donne son titre au recueil, ce sont les animaux domestiques qui sont menacés à leur tour. «Un décret fut pris qui interdisait de sortir les chiens en ville, prélude machiavélique à l'éradication totale: à de rares exceptions près, un animal gardé constamment à l'intérieur, sans aucune possibilité de se détendre, pose très vite des problèmes d'hygiène et de comportement générateurs de nuisances. En créant une situation intenable, ce décret, à court terme, devait rendre nécessaires des mesures définitives que l'opinion approuverait. Les chiens, puis les chats, furent donc bientôt interdits sur tout le territoire.»

Les mondes qui nous sont présentés au fil des textes n'ont plus rien de réjouissant mais peut-être n'est-il pas encore trop tard pour en prendre conscience et faire en sorte que le pire ne soit pas inéluctable. C'est évidemment le message de l'auteure dans ce recueil où l'on retrouve avec plaisir sa prodigieuse inventivité en matière de situations portée par une langue toujours aussi bien maîtrisée. Un ouvrage aussi utile qu'agréable à lire. Comme écrivait Jean-Paul Sartre, «on est responsable de ce qu'on n'essaie pas d'empêcher». Sylvie Huguet nous met en garde, nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas...

Serge Cabrol

Dix-neuf romans - Jean-Pierre Andrevon

Yozone, 5 mai 2017.

Dix-neuf romans, recueil de Jean-Pierre Andrevon.

Pour ceux qui l'ignoraient encore, Jean-Pierre Andrevon, pierre angulaire de la SF (mais pas que) française, a de l'imagination à revendre. Eh ben pour le coup, il la donne.
L'auteur a entrepris, depuis quelques temps, avec La Clef d'Argent, de ne pas laisser moisir dans ses tiroirs toutes ses idées jetées de manière parfois très détaillées sur le papier. Cela a commencé avec «66 synopsis». Puis l'auteur a fourni la matière première de ses idées, à savoir ses rêves, consignés avec minutie au réveil, dans «D'une Nuit sur l'autre», élégamment sous-titré «Lettres à mon psy» tant certains schémas et éléments sont récurrents, et aident à cartographier les grands axes de son imaginaire onirique (Grenoble, les trains, les femmes...).
Avec «19 romans», il franchit un nouveau pas: au lieu de nous allécher avec des projets qu'il n'aura peut-être pas le temps ou l'occasion de réaliser, il «libère» des histoires, et nous invite, écrivains en herbe, à nous en emparer.
Séparées en 3 catégories, SF, Fantastique et Polar, ces textes sont assez élaborés, le schéma narratif est souvent complets, les ressorts et engrenages nécessaires sont là, il n'y a effectivement plus qu'à y donner un peu plus de corps.
‚a c'est de la SF!
Une première partie très très variée, avec des voyages temporels à grand spectacle mais aussi davantage centrés sur l'aspect psychologique, des questions sur les fondements de l'Humanité, le sens de la vie, et la remise en question de notre ethnocentrisme.
«Le dirigeable des temps perdus»: Sur fond de première Guerre mondiale, un zeppelin s'écrase dans une enclave préservée du temps, rappelant «Le Monde Perdu» de Conan Doyle, pour se conclure sur la folie de nos temps modernes. Un rien daté, avec des archétypes de bons héros sauvant la fille du chef de la barbarie oppressive de son clan, etc...
«L'enfant du temps»: Une histoire de voyage dans le temps, ou comment devenir son propre père. Tous les paradoxes y sont décortiqués.
«Troïdons»: un savant un peu fou ramène des dinosaures, qui lui échappent et sèment la terreur en Amérique, menaçant même la domination humaine. Un rappel que notre situation actuelle est le fruit d'heureux hasards (ou malheureux, cela dépend).
«Des amis fidèles»: se déroulant dans Centrum, l'univers du «Travail du Furet», comment les petites applications et machines peuvent, après nous avoir soutenu, se retourner contre l'Homme devenu corps étranger nocif à son propre environnement. Certainement mon préféré, avec une vraie réflexion sur les dérives de la technologie et des IA dont certains (vous?) sont devenus de plus en plus dépendants.
«Les explorateurs de Cygnus IV»: une expédition revient de l'espace, les 3 astronautes sont arrêtés. Pourquoi? Parce qu'ils sont déjà revenus. Deux fois. Intéressante réflexion sur l'humanité, la conscience de soi et l'éventualité d'une autre forme de vie ailleurs.
«Ovni»: une enquête du FBI sur une disparition/réapparition d'un avion de guerre vingt ans après. Aliens, chamanisme, secrets du gouvernement, tout cela bien goupillé pour donner lieu à un thriller mystico-étrange dans la droite ligne des crânes de cristal.
‚a c'est du fantastique!
Très varié également, ce corpus ne déçoit pas, versant parfois jusque dans l'horreur sans effets superflus, rendant cette prose pourtant épurée d'autant plus efficace.
«La nuit saigne»: un masque démoniaque (pas celui de Jim Carrey pour les cinéphiles plus tout jeunes) sème le trouble et la mort sanglante dans les quartiers interlopes d'une grosse ville de province française. La multiplication des personnages, des intrigues secondaires, des fausses pistes officielles rend ce script très dense et captivant.
«Ogres»: une épidémie, et les gens se mettent à manger leurs voisins. Un homme tente de fuir cette folie, se cache, résiste à s'abaisser à cette horreur, lutte pour sauver une jeune femme, et espère que quelqu'un, quelque part, pourra mettre fin à tout cela. Avec un rendu visuellement dépouillé, cela ferait un excellent film d'horreur sans beaucoup de budget.
«La maison d'Émilie»: revenir passer quelques jours auprès d'une ancienne amante, qui vit isolée de tout, peut s'avérer fatal. Possession, vampirisme psychique, une histoire intemporelle qui n'a donc pas vieilli.
«Le fantôme de la piste zéro»: croisement entre «Cent mille dollars au soleil» et «Duel», un suspense sur une piste africaine, un camion fantôme synonyme de revanche d'un défunt. Dommage peut-être que l'explication finale, assez rationnelle, tienne peu la route (sans mauvais jeu de mots).
«La nuit des petits couteaux»: là encore, le talent de l'auteur pour forger une communauté complexe, riche (ici un petit village de montagne) comme les aime également Stephen King. Ici, les enfants se soulèvent contre les adultes... et c'est sanglant!
«Les ailes de la nuit»: une petite morsure de chauve-souris, et une fille un peu banale devient Vampirella, luttant à sa façon contre le labo qui expérimente dangereusement sur des animaux. Assorti d'un triangle amoureux et d'un message fort contre les industriels prêts à tout par et pour de l'argent, le tout a néanmoins un petit côté vintage qu'il faudrait faire oublier au profit d'un lifting high-tech.
‚a c'est du polar!
Sans doute le tiers le plus faible de ce recueil, à mon goût, car les histoires peuvent paraître davantage datées que ce qui précède (notamment par l'absence des technologies de ces dix dernières années). De plus, à lire à la suite ces scripts dépouillés à l'os, une certaine sensation de redite finit par émerger dans les mécanismes, les rebondissements...
Plus encore que dans la partie fantastique, certains textes ont été travaillés pour l'image, et comme le polar «historique» aux ambiances rétro sont revenus à la mode, il ne faut pas désespérer de voir ces scénarios peut-être refaire surface...
«Snuff movie»: le démantèlement d'un réseau de chair humaine en Europe de l'Est par des journalistes baroudeurs. Un trafic terrifiant, pire que la drogue, pour une justice finale définitive, à la Bronson, faute de tribunal compétent.
«Des vacances aux Caraïbes»: deux plaisanciers aux Caraïbes, lui journaliste, elle flic locale, tombent sur un épave en mer et un naufragé qui ne joue pas franc-jeu...
«La mort sait attendre»: des pilleurs de tombeau égyptien sont victime d'un spectre vengeur: celui du tombeau ou de leur collègue qu'il y ont abandonné? Assez classique, dans la veine d'Agatha Christie.
«Le long chemin de la mort»: une femme d'affaires est l'objet d'une menace diffuse, stressante, qui la pousse à revenir sur son passé en Asie, qu'elle tente d'oublier.
«Six morts sur le Caillou»: La Nouvelle-Calédonie est le cadre d'un projet hôtelier. Mais lorsque les accidents mortels ou presque se multiplient conformément aux menaces d'un sorcier local, est-ce une malédiction ou une machination? Andrevon offre en prime des fins alternatives, plus ou moins morales.
«Eau trouble»: deux anciens amis refont une petite croisière, comme 20 ans avant. Certains événements se répètent, d'autres se font écho, comme la présence d'une jeune femme...
«L'île des morts»: rassemblés sur une île privée au large de la Grande-Bretagne par un industriel et politicien déchu, ses anciens alliés tombent comme des mouches, dans un grand ménage où chacun espère effacer ses traces peu glorieuses. Mais tout ne se passe pas comme prévu... Rebondissements à tiroirs au rendez-vous.
Bien entendu, cette forme ramassée, dépouillée du script n'apporte pas la satisfaction d'une nouvelle ciselée, ni celle du roman mitonné avec soin. Ces textes n'en demeurent pas moins 19 preuves de l'incontestable talent de Jean-Pierre Andrevon pour la conception de ses histoires, sur le fond comme la forme. Un bon écrivain n'est pas qu'un «habilleur», à la plume volubile et fleurie, capable de noircir des pages à la demande, il est aussi et d'abord un bon architecte. Mais à qui veut s'y essayer, Andrevon offre de quoi s'entraîner, et à qui veut analyser en profondeur, il donne les clés de bonnes histoires, bien conçues. Prenez-en de la graine!

Nicolas Soffray

D'une nuit sur l'autre - Jean-Pierre Andrevon

Yozone, 27 avril 2017.

Point final, recueil de Sylvie Huguet.

L'anticipation dystopique n'est pas le pré carré d'une littérature young adult qui la dilue dans des affres sentimentales d'ado en perte de repères. La SF, en temps troublés, sait faire entendre sa voix quant au futur incertain (ou trop certain) qui se profile. Sylvie Huguet, dans ce recueil, s'attache à des sujets qui lui sont chers, mais qui nous concernent tous.
Pas moins de 19 textes dans ces 130 pages. Vous l'aurez compris, la brièveté est de mise, mais elle n'en renforce que davantage le propos.
"L'avenir de l'homme" fait un sort au féminisme extrémiste mais aussi à tout mouvement qui dresserait un groupe social contre un autre, en nous projetant dans un futur lointain, et du point de vue d'un «observateur extérieur», à l'instar de "Des anthropoïdes", nous rappelant que nous ne sommes pas, et c'est sans doute heureux, l'étalon d'intelligence de l'univers que nous prêtons à nous croire. "Épreuves" évoque, dans un texte d'une grande tension, la possibilité de «professionnaliser» la Culture, sorte d'écho très dystopique à "L'Imprévu".
Qu'il s'agisse de railler l'orgueil d'auteurs rêvant de postérité("L'imprévu"), de dénoncer les canons esthétiques des mannequins ("Le crime de Ronsard"), diktat purement masculin, ou encore la déresponsabilisation de tous avec la permanente recherche judiciaire d'un coupable dans "Attention, fleurs méchantes", Sylvie Huguet est capable d'humour, certes noir, et les excès administratifs, la pression de nous faire rentrer des cases, sans que rien ne déborde, sont sa cible favorite. Elle s'en prend à l'éducation dans "Au nom du droit" et "L'héritier", à la religion dans "Lettre à Voltaire" et "Serment"; au droit à partir dans la dignité avec "La Cérémonie", "Morte", "Criminel" et le conclusif "Point final".
L'avenir des plus âgés, dans la société, leur emploi ou même la vie, est également au centre de "Reconversion", monologue désabusé, "Longévité" qui traite de l'insoluble (ou pas) problème des retraites, et rejoint la cause animale dans "Les Templiers d'Adam", lorsqu'un maire de Paris s'en prend aux chiens des retraités pour en faire des boucs émissaires.
Quelle que soit leur forme, ces textes nous placent devant les conséquences proches de nos choix actuels, et nous mettent en garde contre ces «solutions» politiques brandies par les camps de la droite de l'échiquier politique, stigmatisant certains groupes ethniques, sociaux, culturels, générationnels, leur attribuant tous les maux au lieu de chercher des réponses permettant un vivre ensemble au quotidien. Sylvie Huguet y va tantôt avec des gants, montrant les procédés insidieux et détournés, tantôt sans pour nous placer «trop tard», quand ce mal a pris racine et qu'il n'est (ou ne sera) plus possible de faire machine arrière. Quand les «étrangers» ont été mis dehors, que les nouveaux parasites de la société sont les inactifs, retraités ou chômeurs, pauvres de surcroît. Sans aller jusqu'au recyclage extrême de «Soleil Vert» de Harry Harrison, l'autrice nous dépeint un avenir où, d'une façon au d'une autre, on est fortement incité à ne pas s'éterniser, à laisser sa place à plus utile, plus actif... où l'inutilité, l'échec, mais aussi et surtout la différence sont passibles de sanctions. Mieux vaut, dans ces dictatures parfois pavées de bonnes intentions, ne pas sortir du moule, surtout par le haut, et faire profil bas.
La couverture de Léo Gontier est d'ailleurs on ne peut plus explicite, et réalisée avec beaucoup d'inventivité, croisant le Veau d'or biblique avec une esthétique urbaine presque hollywoodienne: la «culture de masse» du cinéma, de la télévision, et d'internet a lénifié les foules, qui se hâtent d'acclamer des leaders charismatiques pour peu qu'il les flatte dans le sens du poil.
Un recueil «d'alerte», des textes brefs, favorisant l'effet surprenant et révélateur de la chute, qu'on devine parfois lentement, qui s'impose au fil des lignes comme une affreuse évidence. Et un humour grinçant, qui ne fait pas oublier que tout ce mal est déjà en germe, hélas.

Nicolas Soffray

D'une nuit sur l'autre - Jean-Pierre Andrevon L'Écran Fantastique n°386, mai 2017.

D'une nuit sur l'autre, recueil de Jean-Pierre Andrevon.

L'auteur qui se dévoile dans cet ouvrage, mieux sans doute qu'il ne l'aurait fait sur le divan d'un médecin de l'esprit, ne manque pas de nous étonner, voire de nous abasourdir. C'est qu'il n'y va pas de lettre morte, le bougre! Avec des confessions inattendues qui nous avouent ses rêves comme il n'est guère fréquent de les mettre en page. Ses obsessions, ses fantasmes, ses goûts et ses horreurs s'enchaînent en pages brèves ou en historiettes qui relatent des rencontres incertaines, des plaisirs peut-être inavoués et de réelles admirations. Un tel livre, pour tout dire, ne se raconte pas: il se déguste juste avant le sommeil pour bien se préparer au saut dans l'inconnu onirique ou, mieux encore, sitôt le lever, histoire de comparer nos propres nuitées avec celles, en couleurs, de l'insatiable écrivain grenoblois. On y rencontre, au fil de sa plume, ses proches et ses amis, les femmes qu'il a aimées et nombre d'autres; on visite des campagnes insolites et des villes étranges, de périlleux sentiers de montagne ou l'intérieur labyrinthique d'habitations qui sont ou pourraient être les siennes; on parcourt souvent un Grenoble d'ici ou d'autre part et même des cités qu'il avoue inconnues de lui-même. Portées par cette écriture aussi fluide que précise qui le caractérise, ses nuitées en finiraient presque par devenir les nôtres tant il sait nous les faire partager. Un statisticien relèverait sans doute que les gares comme les chats, les guerres passées et le sexe, étrangement aussi les voitures qu'il a dû conduire autrefois, s'invitent assez souvent à ce banquet. Le menu, qui comprend une bonne centaine de plats, se pimente en outre de présences inattendues: réalisateurs, icones de l'écran et écrivains -- de polars surtout mais pas uniquement -- plus quelques monstres, surgis de l'espace ou de nulle part. Pour tout dire, un recueil d'une richesse telle qu'il serait imprudent, par excès de gourmandise, de vouloir le dévorer d'une seule traite. C'est ce qui en fait l'indéniable charme.

Jean-Pierre Fontana


Edgar l'araignée du soir - Philippe Gindre et Poulpy Yozone, 14 mars 2017.

Edgar l'araignée du soir, récit jeunesse de Philippe Gindre (textes) et Poulpy (dessins).

Édouard est une araignée du soir, pleine d'espoir, contrairement à ses congénères du matin, plutôt chagrins. Du coup, il part à la rencontre d'autres arachnides, à travers le monde, voir si quelqu'un partage sa vision de l'existence...
Une phrase, deux parfois, gros caractères fuligineux sur la blancheur du papier glacé, en regard d'une pleine page noircie de petits traits, dont la légèreté et l'humour contrastent avec la couleur.
«Édouard, l'araignée du soir» est un petit bijou en noir et blanc, premier pas si je ne me trompe de La Clef d'Argent dans l'album. C'est le grand patron Philippe Gindre en personne qui se colle au texte, n'hésitant pas à versifier - l'air de ne pas y toucher. Son histoire est un voyage, un conte philosophique, une quête, pour son araignée, d'un alter ego sympathique. L'occasion de rencontrer, catalogue à faire frissonner, les autres arachnides de la planète, avec leurs qualités et leurs défauts.
Au crayon, Poulpy fait donc merveille de petits traits. A celles et ceux qui regardent parfois ces bestioles avec dégoût, voire terreur, chaque planche arrachera un sourire, et passées les premières réticences, on farfouillera dans le détail, en appréciant le parti-pris de remplissage total, qui n'atteint jamais la surcharge visuelle, mais, malgré l'absence de couleurs, transmet très bien la sensation des divers environnements, matières, etc.
L'histoire se termine sur une bonne nouvelle, la rencontre en Édouard et l'Araignée souriante d'Odilon Redon, dessin conservé au Musée d'Orsay. Qui, soyons honnête, a l'air davantage sympathique.
Le message, profondément humaniste, ouvert sur l'Autre et ses différences, touchera les grands comme les petits, à qui on évitera peut-être cette lecture juste avant le coucher, on ne sait jamais!
Dédiabolisant une petite bête guère méchante, lumineux de poésie malgré sa sombre apparence, «Édouard, l'araignée du soir» est à découvrir et faire découvrir.

Nicolas Soffray

L'Ombre Noire - Jean-Pierre Favard Sueurs Froides, 16 janvier 2017.

L'Ombre Noire, roman de Jean-Pierre Favard.

L'OMBRE NOIRE est le cinquième volume écrit par Jean-Pierre Favard à la Clef d'Argent, recueils de nouvelles inclus.
L'OMBRE NOIRE est le quatrième volume de la collection LoKhale, dirigée par... Jean-Pierre Favard!
Ce nom devient donc vraiment un gage de qualité chez cette petite maison d'édition, puisque cette collection est certainement l'une de ses initiatives les plus intéressantes, au moins ces dernières années.
L'OMBRE NOIRE est un charmant petit roman, une novella de 100 pages en fait, qui pourrait aussi trouver grâce aux yeux d'un public adolescent avec son jeune héros et sa mignonne histoire d'amour. Un roman jeunesse alors? Peut-être, peut-être pas, et peu importe!
Yoann est puni par son père, envoyé à la campagne chez sa grand-mère pour le séparer de ses « mauvaises » fréquentations. Le jeune homme se retrouve donc en Bourgogne-Franche-Comté dans le joli village de Châteauneuf-en-Auxois. « Un village classé parmi les plus beaux de France et marqué par le sceau d'une Histoire riche et non dénuée de drames », comme l'indique la quatrième de couverture.
Un lieu idéal pour la collection LoKhale dont le concept est le suivant : un lieu pittoresque, au charme particulier, à partir duquel un auteur crée une intrigue plutôt fantastique.
Fantastique? peut-être pas tellement ici d'ailleurs, contrairement à un CABINET DU DIABLE récent. Jean-Pierre Favard travaille cette fois davantage sa fibre ésotérique, comme dans son pavé L'ASCH MEZAREPH chez Lokomodo. Si l'amateur de fantômes et de créatures de la nuit sera peut-être déçu, celui qui aime goûter le charme indicible des mystères de l'Histoire et celui, des plus vénéneux, des sociétés secrètes, sera quant à lui aux anges!
Yoann, après avoir vu une statue bouger (élément surnaturel ou pas?), pénétrera en effet dans un monde aux secrets bien cachés, un univers dans lequel se trame une conspiration ancestrale et une lutte secrète entre les défenseurs de la démocratie et ceux de la monarchie la plus absolue. (A propos, on remarquera le très bon "méchant" de L'OMBRE NOIRE, aussi cultivé que farfelu... et fanatique.)
Le style impeccable de Favard emporte une nouvelle fois le lecteur dans une histoire suffisamment intéressante et documentée pour qu'on y croît au moins un peu. On aurait aimé peut-être davantage d'action, de péripéties, ainsi que (soyons francs même si cela n'engage que le rédacteur de cette chronique) une note surnaturelle largement plus accentuée. Les références pétries de pop culture au SEIGNEUR DES ANNEAUX n'y changent rien...aussi amusantes soient-elles.
L'OMBRE NOIRE est donc à conseiller aux amoureux de petite et de grande histoire qui n'en désirent pas moins s'encanailler un peu. Comme le disait ce bon Alexandre Dumas, on peut « violer l'histoire à condition de lui faire de beaux enfants ». Les enfants de LoKhale sont très beaux, à l'intérieur comme à l'extérieur, comme en témoigne une nouvelle couverture de Léo Gontier, sans l'aide de Philippe cette fois.
La lecture du dernier Favard est fort plaisante et l'on passe un excellent moment que d'aucuns jugeront trop court en ces temps de romans de 500 pages minimum. En ce qui concerne ce dernier point, tel n'est pas notre avis, malgré une conclusion il est vrai un peu rapide, voire abrupte. On aime les nouvelles et les novellas en ces lieux!

Patryck Ficini

Edgar l'araignée du soir - Philippe Gindre et Poulpy Encres Vagabondes, janvier 2017.

Edgar l'araignée du soir, récit jeunesse de Philippe Gindre (textes) et Poulpy (dessins).

«Édouard est une araignée du soir. Dans son petit coeur d'araignée, il y a toujours un peu d'espoir.» C'est sur ces mots que s'ouvre le petit livre écrit par Philippe Gindre et illustré par Poulpy, que viennent de publier les éditions de La Clef d'Argent. L'ouvrage offre une série de doubles pages qui présentent en regard un texte très aéré et un dessin riche en détails. Édouard, donc, n'est pas très heureux car les autres araignées qui vivent autour de lui sont toutes d'humeur chagrine. Il décide donc de partir en voyage, à la recherche de congénères moins moroses. C'est l'occasion, pour le jeune lecteur, de se faire apprenti géographe -- Édouard traverse l'Eurasie, L'Afrique, l'Amérique, l'Australie, et même l'Antarctique -- et aussi apprenti entomologiste, car à chaque continent correspond une espèce particulière d'arachnide -- épeire, mygale, veuve noire, tarentule, et même... araignée de mer -- chacune dessinée avec ses caractères spécifiques. L'enfant est même convié à devenir apprenti philosophe, car le texte distille une sagesse à la portée des petits -- «Quand il pleut, quand le vent souffle en tempête, Édouard se fait une raison: après la pluie, vient le beau temps.» -- et offre une réponse dédramatisante à des questions graves comme on peut s'en poser à six ans, par exemple sur la mort: «Édouard sait bien qu'il ne vivra pas toujours. Il n'en fait pas une maladie.», le tout pimenté d'humour tendre.
Le texte de Philippe Gindre a la simplicité cristalline et la poésie d'une comptine. Quant aux dessins de Poulpy, ils sont d'une fantaisie et d'une précision qui forcent l'admiration. Il faut voir avec quelle verve la dessinatrice dépeint l'accablement des araignées du matin, sujettes au chagrin comme chacun sait, où l'inconfort dont souffrent les tarentules d'Australie, contraintes de se serrer les unes contre les autres dans leurs terriers, à cause d'une invasion de lapins!
Le livre, et la quête d'Édouard, s'achèvent sur une merveilleuse trouvaille qui amusera les enfants et séduira leurs parents, pour peu qu'ils soient amateurs de peinture. Ce petit bijou d'humour et de poésie est à conseiller à tous, et plus spécialement aux arachnophobes, qui y trouveront de quoi dédramatiser leurs terreurs.

Sylvie Huguet
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