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Charles Hesseins

Charles Hesseins
c.1855

Charles Hesseins (1836-1861)

Parmi les noms qui hantent régulièrement les pages des études littéraires consacrées au XIXe siècle, certains, on le sent bien, génèrent chez le spécialiste un malaise à peine dissimulé. Il s'agit de ces auteurs hors-systèmes et hors-écoles, morts jeunes sans souci de postérité, et dont les oeuvres rares, jamais déposées, éparpillées au sein des collections privées, font le désespoir des anthologistes. Le critique, qui semble parfois parler d'eux par ouï-dire, collationne généralement sans conviction les maigres indices laissés par ses prédécesseurs et s'empresse de retrouver les sentiers battus par les larges semelles des Hugo et des Zola.

Si Charles Hesseins attire notre attention, c'est qu'il est sans doute le plus emblématique de ces légendaires laissés pour conte. La bibliographie que dresse pour nous dans ce dossier Jean-Luc Voulx nous montre assez pourquoi: c'est en vain que le lecteur tentera de consulter les oeuvres de Charles Hesseins par les voies ordinaires. La Bibliothèque Nationale n'a, ainsi, jamais reçu le moindre dépôt des quelques éditions hors commerce de ses oeuvres. Les seules archives où nous trouvons mention de Charles Hesseins sont celles du Mundaneum de Mons en Belgique. Cette remarquable et utopique entreprise de recensement bibliographique mondial et total, initiée en 1919 à Bruxelles par Paul Otlet et Henri La Fontaine, garde en effet trace d'un legs anonyme de l'édition de 1864 de Mémoires du Haschich (numéro 7 de notre bibliographie). La fiche concernée mentionne le 8 novembre 1934 comme date de dépôt. Il semble toutefois que ce volume ait disparu en 1941, lorsque les collections furent transférées du palais du Cinquantenaire de Bruxelles au bâtiment du Parc Léopold qui devait les abriter jusqu'aux années 1970. Il nous faut ici remercier les collectionneurs privés qui nous ont permis de donner corps à ce qui est, à notre connaissance, le premier dossier littéraire consacré à l'auteur en plus d'un siècle!

Pourtant, Hesseins est certainement celui qui aura le plus intrigué, notamment par l'aspect indécidable de son oeuvre poétique. Ainsi, quand Pierre Versins souligne la préciosité mêlée d'injures qui (dé)fit sa réputation, Marc Pilleroy insiste sur ce sympathique tour de force qui consiste à subjuguer par des mots simples, quand ses contemporains rivalisent d'affectation! Paul Richter, dont la postface à Mémoires du Haschich paraît ici avec l'aimable autorisation de Clara Richter, disait de lui: Chez Hesseins, l'Orient et l'Occident frappent aux portes de l'imaginaire, l'appréhension toute européenne de la mort flirte avec la recherche de la plénitude, et la poésie noire retrouve son beau plumage d'oiseau qui serait sa propre proie allant jusqu'à se rogner les ailes pour ne fréquenter que les abîmes. Si le fantastique ne déploie pas chez lui, en apparence, ses grandes pages nocturnes, telles qu'on les attend trop souvent à notre époque, c'est-à-dire trop bien repérables et donc ennuyeuses, il y a là le terrible enjeu d'une pensée face à un monde délesté de tout idéal si ce n'est celui du malaise ou du mal être.

Trois textes de l'auteur terminent ce dossier: un extrait de Mémoires du Haschich, tiré de l'édition originale, et deux courts fragments inédits provenant de la collection de Richard Ferovach, dont l'intérêt n'échappera pas au lecteur: il s'agit de versions préparatoires à deux poèmes de Dix harmonies sauvages; Riantes constellations et Àmes d'ombre.

En ces temps où le réalisme éditorial voue au pilon, après quelques semaines de boutique, les auteurs les plus vendants, il paraît illusoire d'espérer voir réunies dans un proche avenir les oeuvres de Charles Hesseins -- qu'un volume d'à peine trois cent pages suffirait à recueillir! Que le lecteur veuille donc accepter sans manière ces quelques amuse-gueules: Hesseins boit déjà à leur santé!
 

Omar Khadeney
Mémoires du haschich
1859
(extraits)

pour Léna Cauvain

Tout s'agitait, même l'émouvant cadavre du silence. Des voix perlaient en bulles de fumée mais pas un corps ne réclamait la parole: ce n'était que froissements de silhouettes occupées à découper la nuit d'une pointe de cigare. Près d'un candélabre, des barques circulaient sur le poignet d'autres visiteurs, empruntant des veines presque invisibles, où le remous du sang allait jusqu'à l'oeil. Ces barques étaient en fait des boutons de manchette qui ondoyaient sous leurs gestes nerveux et dessinaient une constellation d'or et de nacre sans cesse recommencée.

Rouges étaient les yeux qui me regardaient, éblouis par la drogue alarmante, et qui voyaient au-delà de mon crâne les mille et un soubresauts de leur paysage intérieur.

Des jambes débordaient d'accoudoirs et battaient l'air telles d'antiques pendules affolées par leur trop grande vieillesse. Il y avait des femmes qui n'étaient plus que des bouches, au rire si cristallin que langues et dents apparaissaient plus extérieurs que leurs bijoux.

J'ouvrais une fenêtre et me penchais pour cueillir la nuit. Les fenêtres de la ville, dans leur labyrinthe de verre, composaient la plus fabuleuse mosaïque où la lune agitait ses premières lueurs. Au-dessus, les étoiles étaient des baisers de lumière, et le rire des femmes qui continuaient à me saisir, ouvraient le ciel plus profondément. Je sentais derrière moi des gens marcher, ricochant de mur en mur au point de les faire onduler. Le parquet remuait et remuait tout mon corps, jusqu'à déplacer la voie lactée. Chaque objet, chaque vie, se remplissaient d'importance et entretenaient le seul feu, la seule étoile abandonnée qu'était la Terre.

En bas, les réverbères étaient de minutieux marcheurs. Chacun se remplaçait successivement, sans aucune trace, et j'étais prêt à attendre le dernier, à moins qu'il ne fût déjà autour du monde, quand une main prit la mienne. C'était une femme. Sa pure réalité m'étonna.

Elle était couronnée de neige et sa main brûlait. Je l'emmenai voir le ciel, en insistant sur certaines étoiles, le doigt braqué comme un pistolet, ce doigt qui grandissait jusqu'à les toucher. La distance si discrète qui me séparait de cette femme avait l'augure de l'aube. Sa fraîcheur à fleur de peau, l'oeil élargi par cette nuit si claire, il y avait là une robe de rosée où chaque invité se reflétait, où chaque goutte de son corps s'infiltrait, où la moindre seconde se perdait en tous sens. Je me retournai pour voir cette fée, mais rien ne se tenait à mes côtés. Ma main serrait l'obscur d'un coin du salon, et la drogue était ma seule compagne.

Il y eut lecture, des poèmes furent inventés, il n'y eut aucune archive.

Le soleil s'active. Chaque toit est un rayon de l'astre inondé de sommeil. J'ignore encore si la nuit existe.

Fragments
 
Dans la nuit, les étoiles ont pris corps de femmes
et plantent un doigt remuant dans l'oeil de qui les contemple.
Elles s'attardent à y préciser en riant les remous
qu'elles font aussi parfois naître au ciel,
ces constellations irisées [...]

Des pensées qui ont pour lieu la nuit du monde, des âmes d'ombre,
tentent sans répit de réduire l'homme au silence du soir,
de le ramener à ses origines de pierre.
Saurons-nous jamais ce qui nous a frôlés?!

 (Versions préparatoires à deux poèmes de Dix harmonies sauvages; «Riantes constellations» et «Àmes d'ombre». Collection Richard Ferovach.)

Ton corps est une icône sauvage qu'un dieu préserve de la chasteté.

 (Attribué à Charles Hesseins par sa maîtresse Julie Griche.)

L'indépendant des salons

Paul Richter

(postface à Mémoires du Haschich, réédition, hors commerce)

Dans l'effervescent XIXe où marchent au demi du siècle, Baudelaire, Gautier, Nerval et tous les Petits Romantiques qui ont ombré à jamais les dernières lueurs vacillantes du Classicisme, sans oublier Moreau de Tours, alchimiste de l'ivresse, il est un homme insituable dans les salons de l'attention poétique. De Quincey mort, l'0rient frappe aux portes des appartements parisiens et fleurit le crâne des poètes en herbe. Un homme, Charles Hesseins, né en 1836, happé par une mauvaise blessure à la suite d'un duel en 1861 dont personne ne connut l'origine, a dû contempler l'éventail d'écrivains et d'artistes sous l'apparent silence du spectateur. Mais ses rares mots insouciants le faisaient préférer aux idoles verbales de certains salons, quand ceux-ci étaient suffisamment à l'écoute, jusqu'à la moindre chute d'une poussière. Son livre Mémoires du Haschich paru trois ans après sa mort, est la revanche du bonheur objectif sur la contagion morale et déficitaire qui ira jusqu'à Henri Michaux de la prise de drogue. Il y a là le mécanisme de l'enchantement qui, de l'enfance à l'homme (si tant est que ce dernier résiste à l'abattage culturel) nettoie toute velléité morbide.

Hesseins observait un rituel presque intime. Ses rares amis parlent d'une étonnante collection de pipes destinées au kief, et même parfois au haschich qu'il mélangeait à du tabac turc, pratique rare puisque cette substance se prenait avec du café très fort. La pipe devenait alors le creuset d'une expérience magique, où le verbe se faisait chair à travers l'encre et le papier.

L'on trouva sur lui quand il mourut, un long poème manuscrit rendu illisible par le sang qu'il avait perdu. Ne subsiste que ces quelques vers rapportés par un proche:

Alors qu'une dernière braise au fond de la pipe s'éteint,
Petite étoile qui se meurt dans la nuit du fourneau,
Je viens au monde comme une herbe nouvelle.
Charles Hesseins, petit romantique derrière les petits romantiques, aura cherché la saveur mentale de ces fragments du temps adoubés par l'un des grands seigneurs de l'Orient: le Haschich.
Paris, 1961
Chronologie: 1836-1861
 
  • 1836. 9 novembre: naissance à Paris de Charles-Marie-Albert, fils de Marguerite Coquin et de Alexis-Félix Hesseins, archiviste-paléographe.

  • - 18 novembre: baptême à l'église Saint-Paulin. Son oncle maternel, Auguste Coquin, devient son parrain.
  • 1845. Le jeune Charles Hesseins refuse de fréquenter plus longtemps l'école. Ses parents assument désormais seuls son éducation. Il passe ses journées à lire les livres rares de la collection de son père.
  • 1850. 8 juin: mort de Alexis-Félix Hesseins, écrasé par une bibliothèque. L'oncle de Charles, chez qui il habitera désormais en compagnie de sa mère, se charge de son éducation. Après une vaine tentative, il renonce lui aussi à forcer Charles à se rendre à l'école.
  • 1852. Septembre: après une fugue de trois semaines, Charles revient chez son oncle les cheveux rasés. Il explique qu'il a été initié par un shaman indien vivant secrètement dans la forêt de Fontainebleau. Son oncle découvrira que Charles a été en réalité attrapé par la brigade d'épouillage qui s'occupe depuis peu des vagabonds parisiens, sous l'impulsion des nouvelles théories hygiénistes. C'est sans doute l'époque de ses premières prises de haschich.
  • 1854. 10 octobre: publication à compte d'auteur, chez Marempaix, des Chimères d'Occident.
  • 1855. Hesseins quitte son foyer d'adoption et survit d'expédients. Il collabore à quelques revues poétiques éphémères comme Zénith et Gèmes. Il consomme régulièrement du haschich sous des formes diverses, privilégiant toutefois la pipe.
  • 1856. Août: Hesseins entreprend son pèlerinage intérieur, un jeûne de plusieurs semaines à l'issue duquel il rédige Mémoires courtes.
  • 1857. Septembre: Hesseins séjourne à Bruxelles, chez son ami le peintre Gandrey. Il provoque de nombreuses rixes dans les brasseries.
  • 1858. Souffrant de névralgies, Charles Hesseins s'installe quelques semaines à Amiens, chez son amie Marguerite Montagnard et visite la baie de Somme.
  • 1861. Juillet: sur l'invitation d'un riche mécène, Mirko Plitt, il entreprend un voyage en Allemagne.

  • - Août: retour à Paris.
    - 16 septembre: à l'issue d'une discussion animée au café des Amis, rue Ricoche, Hesseins provoque en duel le jeune poète Pierre Granelé. Gravement blessé par la balle de son adversaire, Hesseins succombe deux jours plus tard sans avoir repris connaissance. Ces détails ne seront connus qu'en 1976, lors de la découverte du journal intime de Granelé par le collectionneur Jean-Louis Fiert-Granelé, descendant direct du poète.
    1864. Publication posthume de Mémoires du Haschich.
    Bibliographie sommaire :
     
  • Les Chimères d'Occident. -- Paris, Marempaix, 1854, in-8 de 2 ff. (faux titre et titre), 294 pp., couv. mauve imp.
  • «De quelques imbéciles», in Zénith, vol. 2, n°4, 1856.
  • Dix harmonies sauvages. -- Paris, Imprimerie Gazelle, 1856. Gravures sur bois en couleurs d'Aristide Pellegrand. IX-45 pp. et 10 fig., couv. imp., tiré à 130 exemplaires hors commerce sur vélin.
  • À propos de Sensation mérovingienne de l'archer de C. Nobih, in Zénith, vol. 3, n°8, 1857.
  • Mémoires courtes. -- Paris, Croissart & Lepetit, 1857, 5 feuilles et 5 bois anonymes emboîtés.
  • «Les années sable», in Gèmes, n°5, oct. 1857.
  • Mémoires du Haschich. -- Paris, 1864. Portrait de l'auteur à la pointe sèche (non signé). In-8 carré de XXV-202 pp. couv. imp. Hors commerce.
  • Les Chimères d'Occident. -- Paris, Marempaix, 1868. Nouvelle édition et édition originale de la préface de Paul Coudre.
  • Les Chimères d'Occident. -- Paris, 1948. Fac-similé de l'édition de 1858 suivi de 10 illustrations de Paul Desjambres, présenté et annoté par Irène Fournasse. 294 pp. Hors commerce.

  • Mémoires du Haschich. -- Paris, 1961. Préface de William Brok traduite de l'anglais par Philippe Tissot, postface de Paul Richter. 253 pp. Hors commerce.
    De Charles Hesseins, La Clef d'Argent a publié: Fragments, Mémoires du haschich (extraits).

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